Si vous aimez jouer aux jeux-vidéos, vous connaissez certainement Micromania. Cette chaîne de magasins a longtemps régné sur la vente de jeux vidéo en France. À son apogée, l’enseigne comptait plus de 450 points de ventes et avait englouti son grand concurrent Dock Games.

Le problème de Micromania, c’est que la vente de jeux vidéo se fait de plus en plus via les stores des fabricants de consoles : Play Store pour Sony, Microsoft Store pour Xbox… La nouvelle PS5 existe même en version sans lecteur CD (PS5 Digital Edition). L’intérêt des studios de jeux vidéo est évident : ils se débarrassent d’un intermédiaire et n’ont plus à supporter les coûts de fabrication. Autant vous dire que l’avenir de Micromania est relativement sombre.

Depuis 2008, Micromania appartient au n°1 mondial de la distribution de jeux vidéo Gamestop. Le ticker de l'action est “GME”. Etant côté au Nasdaq, le titre peut uniquement être acheté via un compte-titres, et non un PEA ou une assurance-vie (sauf rares exceptions).

L’enseigne américaine aux 5 500 magasins est un pure-player du jeu vidéo. Depuis quelques années, le groupe est au bord du précipice et de nombreux analystes financiers lui prédisent un sort similaire à Blockbuster (l’ancien leader mondial de la location de DVD). Pendant que l’industrie du jeu vidéo enchaîne les années records, GME fonce dans le mur.

Son chiffre d'affaires et ses bénéfices ne cessent de chuter depuis 10 ans.Cette performance catastrophique se fait évidemment ressentir dans le prix de l’action. Alors qu’elle valait plus de 55$ en 2011, elle gravite autour des 5$ en 2020, soit une baisse de 90%.

Comparaison entre l’action GME et l’ETF GAMR (en orange) qui regroupe les poids lourds du secteur comme Konami, Activision ou Codemasters.

Gamestop et internet contre Wall Street

C’est là qu’internet et le capitalisme américain vont faire des miracles. Il y a 3 protagonistes clefs : l’investisseur Ryan Cohen, le redditer DeepFuckingValue ("DFV") et Internet. Ils ne se connaissent pas, mais ensemble, ils vont faire des miracles.

Commençons par l’ami DFV. Il s’appelle en réalité Keith Gill et est un passionné de finance de marché à ses heures perdues. Sa spécialité : dénicher les titres sous-évalués. Keith fait donc un stock-picking, une approche aux antipodes du "lazy investing" qui consiste à acheter des ETF. En 2019, il découvre une action GME en perdition. Pourtant, deux informations cruciales vont le convaincre d’acheter l'action :

  • GME va plutôt bien : l’entreprise a beaucoup de cash en banque et pourrait rembourser l’ensemble de ses dettes. Sa valeur intrinsèque est largement supérieure au prix de l’action.
  • Énormément de Hedge Fund ont “shortés” l’action: Le short est un trade qui consiste à emprunter une action, la vendre, et espérer la racheter moins cher plus tard. La proportion de spéculateurs pariant à la baisse (short interest) dépasse les 150%. GME était alors (et est toujours) l’action la plus "shortée" au monde.

Comment le short interest peut-il être > à 100% ? C’est simple : une même action peut être prêtée puis vendue plusieurs fois, créant un short interest > 100%. D'ailleurs, si vous détenez un compte chez un broker comme DeGiro, sachez qu'ils font une partie de leur beurre avec ces prêts d'actions.

DFV commence à construire une position acheteuse très importante via le l'app de trading Robinhood jusqu’à atteindre 50K$ de notionnel (son investissement). Il est important de comprendre que Keith n’achète pas l’action, il achète une option (call) avec levier. Cette option a un prix d’exercice (strike) de 8$ qui expire le 15.01.2021. Cela signifie que si l’action GME est au-dessus de 8$ à l'expiration, DFV gagne de l’argent. Si le prix est inférieur, il en perd.  On est trop très loin d'une gestion de patrimoine de père de famille.

L’avantage de cette configuration est que la perte est limitée (mise de départ), mais le potentiel de gain est illimité. L’effet de levier amplifie massivement ses gains. Cette opération spéculative est évidemment très dangereuse, à ne pas reproduire chez soi.Ce type de produits dérivés est très populaire aux Etats-Unis.

Le 08.09.2019, DFV partage un screenshot de sa position sur le subreddit WallStreetBets (WSB). Ce reddit est le lieu de rendez-vous des spéculateurs les plus fous. Tout le monde s’y traite d’attardé ou d’autiste (une marque d’affection) et les trades les plus insensés y sont célébrés. Pourtant, WSB est sceptique et recommande à DFV de vendre. Ce dernier n’écoute pas, augmente la taille de sa position et partage régulièrement des captures d'écrans de son portefeuille sur WSB. En parallèle, il explique sa théorie sur GME en détail sur sa chaîne Youtube.

Ryan Cohen et son meilleur ami croient en GME

Passons maintenant à Ryan Cohen. Il a fait fortune en introduisant son entreprise Chewy (l’Amazon pour les animaux) en bourse. Il est également convaincu que GME vaut bien plus que son prix actuel. En août 2020, il décide de construire une position significative dans GME afin d’influer sur le management.Le 16.11.2020, il envoie une lettre au Board de GME en annonçant détenir 10% du capital. Il dénonce la gestion catastrophique de l’entreprise et exige une restructuration profonde. Ryan veut fermer les magasins et faire pivoter GME sur un modèle de plateforme de distribution en ligne. Il demande aussi à obtenir plusieurs sièges au Board.

Cette lettre attire l’attention de WallStreetBets (WSB) et galvanise ses membres. Et si DFV avait raison ? Le post d’un autre redditer, airdoon, va mettre le feu au poudre. Ce dernier explique que GME est le cocktail parfait pour initier un “short squeeze”:

  • La quantité de short est > à 100% de l’action GME, loin devant le "short interest" de l'action Tesla (unique au monde).
  • La capitalisation boursière de GME est relativement faible, ce qui rend l’action manipulable.
  • Le flottant (quantité d’action en circulation) est aussi faible.

Le short squeeze, c’est le cauchemar de tout spéculateur pariant à la baisse. Voilà comment ça se passe :

  1. Un Hedge Fund a emprunté puis vendu du GME à 10$ pour parier sur la baisse.
  2. Le prix de GME commence à augmenter rapidement, creusant les pertes du Hedge Fund.
  3. Afin de limiter son risque, le Hedge Fund va acheter du GME pour se couvrir (hedge). En faisant cela, il fait encore plus augmenter le prix.
  4. Le prix augmente de façon parabolique et le Hedge Fund est au bord du précipice. Il capitule et clôture sa position short en rachetant complètement les actions GME qu’il devait.
La mascotte du subreddit WallStreetbets

Vous suivez toujours ? Accrochez-vous, car c'est là que l’internet, notre dernier protagoniste, entre en piste. Mi-janvier, le short squeeze commence à faire le tour de tous les réseaux sociaux et les investisseurs retail (vous et moi) se ruent sur GME. Comme prévu, le prix explose à la hausse. C'est ce qu'on appelle l'effet de groupe, un des cas les plus fréquents dans la psychologie des investisseurs.

En face, certains Hedge Fund short tardent à réaliser l’ampleur du phénomène et ne couvrent pas suffisamment leurs positions. L’un d’eux, Melvin Capital, va devenir l’ennemi public numéro 1 de WSB. Objectif : le mettre en faillite. Mardi dernier, GME devient l’action la plus échangée au monde et son prix dépasse les 100$. Mercredi, le phénomène devient mondial et GME atteint 450$. Melvin Capital coupe sa position short et encaisse une perte qui avoisine les 2.5B$. Citadel et d’autres Hedge Fund, mettent 3B$ au pot pour sauver Melvin. La position de DFV vaut désormais plus de 45M$ et celle de Ryan Cohen 2B$...

Une légende est née: la position de DFV valait 46M$ mi-janvier.

Jeudi, le monde entier s’apprête à se ruer sur les titres GME pour l’envoyer à 1000$, la cible annoncée par WSB. Wall Street va se faire écraser par Main Street (le surnom des investisseurs retail).

Robinhood pris au piège par GME

Pourtant, l’action GME plonge dès l’ouverture des marchés. Et pour cause : la plupart des plateformes de trading retail US (RH, Interactive Brokers, TD Ameritrade) ont tout simplement bloqué l’achat de l’action. GME (et d’autres pépites comme Nokia ou Blackberry) peuvent uniquement être vendues. La machine à rumeur s’emballe et une théorie émerge: RH a cédé sous le chantage de Wall Street. Vraiment ?

Cela met en lumière le vrai business modèle de RH : la vente de son carnet d’ordres ("order flow") à des Hedge Funds/Market Makers. Ces derniers se chargent d'exécuter les trades des clients RH. A chaque trade, ils encaissent une petite marge en offrant un prix légèrement moins bon que celui pratiqué sur le marché. Le plus gros client de RH sur ce segment, c’est…Citadel. Vous vous souvenez ? C'est le fond qui a sauvé le soldat Melvin Capital de la banqueroute.

Photo non contractuelle d'un trader ayant shorté GME

Internet crie au scandale: Citadel se cacherait derrière cette décision. C’est la preuve ultime que Wall Street veut uniquement laisser les retails jouer lorsqu’ils perdent. Pourtant, la vérité est bien moins folle : RH a tout simplement été pris au piège par son propre business model et la tuyauterie des marchés financiers.

La tuyauterie bloque l'achat de GME

La prochaine partie est un peu technique, mais néanmoins importante pour bien comprendre ce qu’il s’est passé.

Le business model de RH: RH encourage ses clients à acheter des options (et non des actions). Lorsqu’un client achète une option (disons un call GME), il ne détient pas l’action sous-jacente. C’est RH qui la détient. RH va ensuite aller prêter cette action (à des Hedge Fund qui veulent la short par exemple) et encaisser des frais.

La tuyauterie des marchés financiers est bouchée: afin de garantir que les acheteurs et les vendeurs tiennent leurs promesses, l’ensemble des transactions actions est soldé (settled) auprès d’une chambre de compensation. Aux Etats-Unis, c’est l’entreprise DTCC qui gère cette partie sur les actions. Les transactions d’aujourd’hui sont soldées à J+2. Afin de s’assurer que les brokers comme RH ne fassent pas faillite entre J et J+2, DTCC exigent une caution (“collateral”) pour couvrir le risque de défaut. Les positions GME des clients RH étaient tellement gigantesques que la caution à fournir à DTCC devenait invivable. Mercredi, elle s’élevait à 33.5B$...

RH risquait tout simplement la faillite. Afin de se prémunir contre ce risque, la plateforme (ainsi que tous les autres brokers) ont décidé de bloquer les ordres d’achats pour faire retomber le montant de leur caution. C’est cela qui a fait chuter le prix GME (et fait gagner beaucoup d’argent aux Hedge Fund short au passage). La communication catastrophique et inaudible de RH n’a fait qu’amplifier la rumeur manipulation.

Fin de partie pour GME ?  

L’histoire de GME est loin d’être terminée. Est-ce que GME vaut son prix actuel ? Certainement pas ! Est-ce qu’il faut parier contre WSB ? Encore moins ! Faut-il acheter du GME ? Aucune idée... Le soufflet commence à retomber, il y a fort à parier que tout cela ne sera qu'un lointain souvenir d'ici quelques semaines. L'évolution du prix GME rappelle aussi une chose: investir en bourse n'est pas sans risques, surtout lorsqu'on spécule.

Cette histoire met en lumière les limites d’un système financier centralisé et profondément injuste pour les investisseurs retails. Elon Musk l’a bien compris en changeant sa biographie pour “#bitcoin” vendredi. Le futur de la finance est décentralisé, et tout le monde y gagnera. Les innovations très rapides ayant actuellement lieu dans la DeFi crypto vont bouleverser la finance traditionnelle au profit des épargnants.