Avant chaque ouverture des marchés, Bill fait écouter des lectures de passages de la Bible à sa trentaine d’employés. Sa foi et son talent pour investir en bourse lui ont permis de devenir l’un des financiers les plus riches de Wall Street en un temps record. Fin mars 2021, il a perdu une bonne partie de sa fortune (20B$), et a fait plonger les titres des plus grandes banques mondiales.

Bill Hwang, le fondateur d'Archegos

Pour comprendre l’histoire de Bill Hwang, il faut s’intéresser à son passé. Immigré coréen, fils de pasteur, il apprend à parler anglais en travaillant à McDonald’s. Il part ensuite étudier à l’université de Californie avant d’obtenir son MBA à l’université Carnegie Mellon. Il devient "sales equity" (vendeur actions) dans la division banque d’affaires de Hyundai, l’un des plus gros conglomérats coréen. Piètre vendeur, il excelle dans l’analyse et fait preuve d’une grande capacité à prendre du risque.

C’est là qu’il attire l’attention de Julian Robertson, le fondateur de Tiger Management. Trader de génie, il a transformé 8M$ en 22B$ au milieu des années 90 en achetant et vendant tous types d'instruments financiers, notamment des ETF. La capacité d’analyse de Bill Hwang séduit Mr. Robertson qui l’embauche pour devenir son gérant sur les marchés asiatiques.

Julian Robertson aime porter des chemises à carreaux et gagner des milliards

Chez Tiger, Bill Hwang a un mandat pour faire ce qu'aucun conseiller en gestion de patrimoine vous conseillerai de faire : il prend énormément de risques et pratique la vente à découvert ("short selling" en anglais). Concrètement, il emprunte puis vend des actions car il pense qu’elles sont surévaluées. Si l’action chute, il la rachète plus bas, la rend au bailleur et empoche la différence en profit. Cette pratique est souvent amplifiée par le recours à l’effet de levier. C’est l’équivalent du crédit, on s’endette auprès d’une banque prêteuse pour acheter plus de titres que le capital déposé en garantie.

Cette stratégie s’avère particulièrement lucrative. Lors d’un de ses meilleurs trade, Bill empoche 16 M$ de profits grâce à des shorts sur 3 banques chinoises. Son fond affiche un rendement entre 20% et 40% par an, ce qui le place parmi les meilleurs gérants au monde. Ses clients, des investisseurs fortunés qui passent par des banques privées, sont ravis. Julian Robertson, son patron, le surnomme le Michael Jordan des marchés asiatiques et lui paye des bonus gargantuesques.

Le souci, c’est que Bill a (parfois) pipé les dés en utilisant des informations confidentielles obtenues grâce à une autre division de Tiger Management. En 2012, la SEC, le gendarme de la bourse américaine, condamne Tiger à payer 44M$ de dommages et intérêts pour l’affaire du short sur les banques chinoises. Bill est remercié par Tiger et n’a plus le droit de gérer les fonds de tiers. Retour à la case départ.

C’est à ce moment qu’il décide de lancer Archegos, son family office. Un family office est une structure dédiée à la gestion de patrimoine d'une seule personne. Ce nom est une référence biblique qui signifie “prince du Christ”, soulignant la foi de Mr. Hwang. Doté de 200 M$, soit l’ensemble de sa fortune personnelle, le family office permet à Bill de continuer à exercer ses talents et à prendre des risques importants. En 12 ans, il multiplie sa fortune par 100 pour atteindre 20B$, faisant de lui l’un des traders les plus prolifiques de Wall Street. Inconnu du grand public et peu attaché aux biens matériels, Bill prend régulièrement le bus et vit dans une banlieue anonyme de New York, loin de la 5ème avenue et du gotha financier.

Archegos est un excellent client pour les divisions prime brokerage (l’équivalent d’une plateforme de trading sophistiquée pour Hedge Fund) des banques d'investissement. En effet, le fonds utilise des produits dérivés dopés à l’effet de levier afin d’augmenter ses positions, et ses retours potentiels. L'épargne de précaution, c'est un concept que Bill Hwang ne connaît pas ! Les banques comme Crédit Suisse, Nomura, Deutsche Bank ou Goldman Sachs sont ravis de lui vendre des produits (très rentables) et de lui prêter des fonds pour lui permettre de parier toujours plus gros. Selon plusieurs banques, l’exposition totale d’Archegos juste avant sa chute dépassait les 100B$, soit 5 fois plus que ses actifs.

A force de parier gros, Archegos finit par se prendre les pieds dans le tapis. L’effondrement du fond est un drame qui se joue en 3 temps :

  • Bill Hwang construit une position gigantesque à l’achat sur des actions US et chinoises, et plus particulièrement Viacom, Discovery, Baidu ou Tencent. Il n’achète pas directement les titres, mais passe plutôt par des “Total Return Swaps” (voir ci-dessous). Ces produits dérivés avec leviers lui permettent de s’exposer de façon amplifiée à la variation des différentes sociétés, sans avoir à déclarer ses positions. Il avance masqué.
Le Total Return Swap, l'instrument favori de Bill Hwang
  • Fin mars, Viacom annonce une augmentation de capital de 3B$. Qui dit émission de nouvelles actions dit dilution de la valeur des actionnaires existants, ce qui est une mauvaise nouvelle. Logiquement, l’annonce fait fortement chuter son titre, ce qui met Archegos sous pression. La perte devient rapidement ingérable. Mr Hwang reçoit des appels de marge ("margin call" en anglais) de la part de plusieurs prime brokers : il doit apporter plus de collatéral afin que ses positions restent ouvertes. Problème : il n’a pas de capital disponible, il est all-in. Les prime brokers commencent à vendre les positions d’Archegos afin de limiter leurs pertes. Morgan Stanley et Goldman sortent en premier, et n'essuient aucune perte. Nomura et Crédit Suisse mettent plus de temps à réagir et perdent des fortunes.
  • Devant l’ampleur des pertes potentielles, les prime brokers se mettent à vendre d’autres positions d’Archegos afin de se couvrir contre la chute de Viacom. Résultat : Baidu et Tencent s’effondrent aussi. L’effet domino fait que plus les actions chutent, plus les prime brokers vendent, aggravant leurs pertes. Un cas d'école sur la psychologie des investisseurs.

Lundi 29.03.2021, Archegos se retrouve en faillite. Bill Hwang vient de perdre 20B$ en quelques jours. Les banques qui ont facilité ses trades font les comptes, le bilan est terrible : Nomura a perdu 2B$ et Crédit Suisse 5B$. Leurs titres ont également plongé en bourse, laissant les banques très affaiblies. Une fois de plus, la question de la gestion du risque par les banques se pose. L’argent des contribuables du monde entier avait aidé à les sauver lors de la crise financière de 2008, en contrepartie de grandes promesses.

La réalité est que les activités de marchés (dont fait partie le prime brokerage) sont parmi les plus rentables pour elles. Difficile pour une entreprise qui veut maximiser son profit de faire une croix sur la poule aux œufs d’or, surtout si elle sait que l’Etat viendra la sauver en cas de catastrophe. L'effondrement d’Archegos ne pose pas de risques systémiques, mais une cascade de faillites similaires pourrait bien causer la prochaine crise financière.

Revenons à Bill Hwang. Le capitaliste en croisade a longtemps gagné avant de tout perdre. Enfin presque. Ses gains des années précédentes lui avaient permis de créer sa propre fondation, The Grace & Mercy Foundation, dotée de 500M$. Très secrète, on sait seulement qu’elle finance (entre autres) une école catholique à NY. C’est également un formidable véhicule d’optimisation fiscale pour Bill Hwang. L’année dernière, il a fait une donation d’actions Amazon pour une valeur de 20M$ à la fondation. L’opération est doublement rentable : il a évité l’imposition du capital tout en bénéficiant d’une réduction d’impôt. Une bénédiction !

Bill Hwang va t'il aller en prison ? Pour l'instant, il ne semble pas avoir fait quoique ce soit d'illégal. Il a simplement profité d'une gestion des risques hasardeuse des banques pour construire un chateau de cartes. Sa carrière de financier semble bien terminée. A moins qu'un énième miracle vienne le tirer de ce mauvais pas !